Contes Chevêches

La Comptabilité

DÜRER Albert (1471-1528), Saint Jérôme dans son étude, 1514, gravure au burin, 247 × 188 mm, Dresde, Kupferstich-Kabinett

Naturellement, un peu plus loin, quelques prédateurs somnolent à l’ombre en attendant tranquillement que le temps s’écoule. Fatigués et paresseux, ils ont l’esprit vagabond mais n’oublient jamais l’essentiel : la comptabilité.

Une vie de prédation, contrairement aux idées reçues, requiert une planification minutieuse de ses journées. Il faut porter une attention constante à ses repas, qu’ils soient prêts à consommer ou qu’ils courent à travers bois. Pour cela, les ours, renards, martres, hermines ou couleuvres tiennent une comptabilité rigoureuse.

D’un œil exercé, ils soupèsent les herbivores, jaugent leur poids, tâtent leurs jarrets, palpent leurs flancs, évaluent leur nombre, veillent à leur engraissement. Ils inspectent à intervalles réguliers la qualité des graines, plantes et racines qui abondent dans la forêt, s’intéressent au coefficient de jutosité des chairs, à la croustillance des os, à la rondeur et la longueur du sang contre le palais.

Sans omettre le persillé. Rien n’est plus important que le persillé.

Fort de ce savant examen, chacun sait précisément quand un marcassin sera bon à croquer, quand une biche aura atteint la maturité adéquate pour aller tiédir son museau dans le sang de son abdomen éventré, ou quand une compagnie de canetons sera bonne à dévorer. Chacun sait aussi combien il peut en consommer sans risquer l’indigestion ni l’extermination. Un tel système garantit aux prédateurs une bonne gestion du garde-manger ainsi qu’une nourriture de qualité.

Il permet aux proies d’anticiper le moment où elles seront mangées, et diminue d’autant leur anxiété.

Elles sont paisibles, nulle plainte n’atteste du contraire.

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