Contes Chevêches

La Cueillette

CALLOT Jacques (1592-1635), La Tentation de Saint-Antoine, 1634, gravure à l’eau forte, 46 × 36 cm, Paris, Bibliothèque na­tio­nale de France, Gallica

Parmi les événements les plus significatifs de la forêt, la saison de la cueillette est celui qui, le mieux, révèle cruellement l’absolue férocité des bêtes.

Au lever du jour, des dizaines de poules, hérissons, renardeaux, castors, vautours, marmottes, ragondins ainsi que des ours et occasionnellement des émeus, crocodiles, lions rugissant ou encore grands requins blancs ayant pris sur eux de fouler la terre ferme pour l’occasion, se ruent dans les bosquets à la recherche de framboises, myrtilles, mûres, groseilles et autres fraises des bois.

C’est un désordre, un chaos, un tohu-bohu, un branle-bas, une Bérézina, un tumulte, un chahut, un re-désordre, un barouf indescriptible. On se bouscule sans ménagement, plusieurs loups se retrouvent projetés dans les ronces cul par-dessus tête, percutés par un chevreuil qui s’est précipité sur un arbuste emperlé de baies luisantes comme des bijoux.

Un ours à la fourrure rouge, collante, maculée de jus sanglant, nie farouchement avoir trouvé un coin à framboises, il s’interpose de tout son corps, agite les bras, repousse de ses pattes, hurle à la mort, jure par tous les saints, se lamente mais finit par s’effondrer, bousculé sur le côté par la ruade d’un régiment de blaireaux et d’écureuils qui le pressent ; au sol, il gémit et pleure de toute son âme le coin à framboises perdu.

Plus loin un couple de sangliers s’échine dans une lutte brutale. Multipliant les assauts, ils s’écorchent vif de leurs défenses enjutées (mûre et cassis). Un marcassin s’approche doucement, à la faveur du fracas du combat qui fait rage. Écrasé au ras du sol, il progresse petit à petit en direction du mûrier devant lequel s’étripent ses parents. Il n’est plus qu’à quelques centimètres des fruits brillants, magnifiques gerbes noires, joyaux d’obscurité aux innombrables boursouflures. Son reflet lui apparaît dans la quantité de renflements des fruits qu’il sent déjà s’écraser contre son palais en libérant leur suc, leur hydromel, leur effluve sucrée…

Un violent coup de défense l’envoie soudain à près d’une demi-douzaine de mètres de hauteur. C’est le père, fou de fureur en apercevant tout à coup l’insidieux mouvement dans son champs de vision, qui a chargé le marcassin. Ce dernier décrit une élégante courbe en approchant la canopée, stabilisé grâce à un tournoiement rapide, avant de retomber dans la gueule grande ouverte d’un crocodile, stratégiquement situé sous un bosquet de myrtille et occupé à en secouer vigoureusement les branches pour recueillir les fruits directement dans le fond du gosier. Le reptile, surpris et écoeuré au beau milieu de son festin, régurgite aussitôt le rejeton.

Partout, de très nombreux animaux gisent dans des mares de jus rouge et brun. À certains endroits elles forment de petits étangs et même un réseau complexe de lacs avec nappe phréatique et dans lesquels évoluent bientôt divers poissons, dont plusieurs bancs de saumons d’un rose très vif.

Profitant de l’immense confusion, des arbustes se déracinent et fuient en trottinant vers les profondeurs de la forêt, slalomant agilement entre les troncs, enjambant à l’occasion un cerf ou un lynx affalé avec le ventre douloureux de s’être trop gavé.

Le carnage marque durablement les bois et les bêtes. Il faudra de longues semaines pour soigner les corps, panser les plaies et apaiser les esprits.

Dans le lointain, le craquement d’un os de faon sous la dent d’un ours gourmand atteste du retour à l’ordre des choses, cher aux peuples de la forêt, soulagés.