Contes Chevêches

Le Faon

HOWITT (William) Samuel (1756-1822), A red deer hind running with her fawn [Une biche cerf élaphe court avec son faon], 1799, gravure, 14,3 × 18,2 cm, Londres, Wellcome Collection, Wikimedia Commons

Quand la pluie se met à tomber, la forêt change brutalement d’aspect. Ses bruits, ses odeurs, ses couleurs changent ; elle en devient méconnaissable. Ses habitants trouvent refuge dans les terriers qui ne sont pas inondées, à l’aplomb d’un rocher qui affleure à la surface ou sous de grosses feuilles souples.

L’eau réveille la terre, qui dégage un parfum de fumée et de mousse. La mousse se répand partout sur les troncs abattus et se teinte d’un vert éclatant. L’éclat des choses est diffus, la pluie dépose un voile luisant qui estompe les contours et ravive la lumière. Mais la lumière, très vite, faiblit.

Il fait bientôt sombre sous l’épaisse canopée et l’averse crépite. Où que porte le regard la forêt est un monde dépeuplé. La terre détrempée découpe de nouveaux sentiers et rompt les anciens. Des racines centenaires sont mises à nu par endroit tandis qu’ailleurs des pousses fragiles, à peine assez vigoureuse pour résister au vent, sont enssevelies sous la boue.

Les chouettes contemplent le monde qui peu à peu se redessine depuis leur antre sèche, à l’abri d’un mur d’écorce. L’air fraîchit rapidement, mes congénères frissonnent.

On discerne un faon empêtré dans la boue près d’un petit cours d’eau qui enfle peu à peu. Il lutte contre la fatigue, il a perdu sa harde, il ne voit plus sa mère, il commence de toute évidence à craindre pour sa vie. Ses jambes s’enfoncent jusqu’à moitié et ses yeux affolés scrutent en vain les alentours. L’averse lui cache tout au-delà de vingt mètre et son odorat embrouillé ne lui est d’aucun secours.

Progressivement il s’enfonce. La rivière grossit et ne lui laisse aucun espoir de se dégager. La boue est si visqueuse qu’elle le retient, le tire, l’engloutit. C’est la gueule molle d’un monstre placide et indolent qui le dévore lentement.

Il maintient la tête hors du courant : il lui faut de l’air. Mais l’eau poursuit son ascension et monte encore. Le faon croit travailler à son échappatoire en remuant les jambes, alors qu’il remue au contraire le limon sous ses pieds et concourt à creuser son tombeau dans la vase du cours d’eau.

Soudain, à vingt mètre de là surgit comme une furie d’entre les troncs ruisselant une biche aux yeux écarquillés. La pluie lui dissimule toutes les formes et tous les sons. La biche affolée n’entend rien d’autre que le fracas de l’eau, elle ne voit pas plus loin qu’au-delà de son museau, les odeurs diluées ne lui évoquent plus rien.

Mais elle se précipite aux abords de la rivière devenue torrent et elle enfonce prudemment ses longues jambes dans l’eau et la vase. Elle tend le cou si fort qu’elle risque de s’en briser les vertèbres, puis elle ouvre grand la gueule.

Et se saisit de son faon du bout des mâchoires et contracte ses muscles jusqu’à la souffrance, puis elle tire avec fureur. Ses jambes ne cèderont pas un pouce à la boue mortifère. Elle roule des yeux fous de tous côtés mais recule vers la berge.

Elle subira toutes les douleurs du monde plutôt que de desserrer son étreinte.

Ses efforts paient : le faon remonte, millimètre par millimètre, puis centimètre par centimètre. Elle parvient à le hisser sur la berge où la terre est si molle et si meuble qu’elle menace de les rejeter tous les deux dans le cours d’eau.

Le faon se relève, en quelques secondes la pluie lave la boue de sa fourrure. Il n’a pas le temps de reprendre ses esprits mais il suit aveuglément sa mère. À bout de souffle, tous deux s’engouffrent sous les troncs.

Au loin, une harde pousse un cri de douleur.

Puis, quelques secondes plus tard, fait entendre son soulagement.