Contes Chevêches

Le Paon-du-Jour

DORÉ Gustave (1832-1883), Le Paon se plaignant à Junon, gravure, illus­tra­tion pour Fables, Jean de La Fontaine (1621-1695), Paris, L. Hachette, 1868, Gallica

Une foudre jaillit entre les arbres. On ne décèle son éclat irisé qu’à la faveur d’un rayon de soleil, qui la frappe en plein cœur quand elle surgit d’un pan d’ombre pour s’évanouir dans le suivant. Elle file entre les troncs serrés, contourne les fourrés, survole les racines et les rochers avec autant d’aisance qu’au beau milieu du vide ; rien ne freine sa course. C’est un paon lancé à pleine vitesse.

Ventre à terre, l’aigrette repliée en arrière, les ailes plaquées contre le corps et la queue flottant comme une houppelande, il est à la poursuite d’un papillon. Il court sans relâche et sans se soucier de la distance parcourue : voilà des années qu’il le traque en vain. Dans sa folle poursuite il pense au jour où il a aperçu le papillon pour la première fois. Il en a gardé un souvenir intact et le revoit encore avec une précision parfaite.

ll se désaltère seul au bord d’un petit étang qui occupe le centre d’une clairière. Le ciel s’y réfléchit parfaitement, un nuage indolent et solitaire y passe doucement. Il ouvre les yeux, contemple un moment son reflet, et aperçoit tout à coup à la surface de l’eau une lumière étincelante. C’est une créature parcourue d’éclairs indigo, saphir, turquoise, qui a deux vastes ailes ornées d’ocelles, c’est un papillon et il n’en a jamais vu de semblable. Il reste interdit, obnubilé par son reflet gracieux qui évolue dans un minuscule ouragan de lumières et de couleurs. N’y tenant plus, il relève la tête pour observer directement la prodigieuse créature ; elle a disparu. Elle s’est évanouie comme une apparition miraculeuse. Depuis ce jour il ne s’écoule pas une journée, pas une heure, sans qu’il repense au papillon qu’il s’est juré de retrouver. Il ne s’est pas non plus écoulée une journée, ni une heure, sans qu’on se moque de lui : c’était un mirage et il n’a vu dans l’eau que le reflet d’une plume de sa queue, pense-t-on.

Et voilà qu’aujourd’hui, somnolant près d’un rocher auquel manque un éclat, remplacé par une surface lisse et brillante comme un miroir, il a ouvert un œil et vu les éclairs indigo, saphir, turquoise. Alors ventre à terre, l’aigrette repliée en arrière, les ailes plaquées contre le corps et la queue flottant comme une houppelande, il s’est lancé à la poursuite d’un papillon, sous les encouragements moqueurs et les rires des autres animaux de la forêt. À son passage on lui lance : « Ha ! Le paon qui court encore après sa queue ! »

Il s’est laissé distraire par ses pensées. Il ouvre grand les yeux et se concentre mais il est au beau milieu de la forêt et le papillon n’est plus là. Il s’arrête, regarde autour de lui et comprend que c’est peine perdue. Il fait piteusement demi-tour. En chemin, l’idée l’effleure : peut-être en effet n’a-t-il jamais vu qu’un mirage ou le reflet d’une plume de sa queue.

Quelque part au fin fond des bois virevolte pourtant un somptueux paon-du-jour qui a deux vastes ailes ornées d’ocelles.

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