Contes Chevêches

Avant l’heure

15 janvier 2021
Odilon REDON (1840-1916), L’aile im­puis­sante n’éleva point la bête en ces noirs espaces, 1883, li­tho­gra­phie, 29,5 × 22 cm, Paris, Bibliothèque Nationale de France

Les bêtes font cercle autour d’une humble créature, qui a l’échine courbée, de vieux reins en­fon­cés et les paupières tombantes. D’une voix trem­blo­tante elle annonce : « Voilà ma fin qui vient. »

L’as­sem­blée, que les larmes étranglent, rend hommage à la grandeur et la droiture dans ce corps ra­ta­tiné par la pe­san­teur des années. « Notre maître à tous ! Que de­vien­drons-nous ! Nous qui vous devons tant ! » Et chacun y va de son anecdote : c’est le vieux sage qui a appris à mes petits à parler ; qui leur a montré quelles plantes se mangent et lesquelles s’admirent sans se toucher ; lui qui m’a ré­con­for­tée ; lui qui m’a guidé ; c’est lui qui, un jour que mon terrier s’était écroulé, ar­ra­cha la première motte de terre ; c’est lui qui soutint mes parents dans la dif­fi­culté, et leurs parents avant eux.

Sa présence était l’éternel refuge. La douleur, le chagrin, la so­li­tude, les remords venaient toquer à sa porte pour y trouver la bonté, la chaleur, l’amitié, le pardon.

Que de malheur, que de malheur dans cette as­sem­blée ! Mais le vieux sage, avec un peu de rudesse, aime mieux couper court aux adieux.

« Mon âme demeure auprès de vous, dit-il, et le secours que je vous ap­por­tais, c’est main­te­nant votre piété pour elle qui vous l’ap­por­tera. »

L’as­sem­blée humide et gé­mis­sante est secouée de sanglots, le vieux sage lève les bras, la houle enfle un instant et un passage s’ouvre pour lui, il s’avance alors entre les yeux écumant et les nez trom­pet­tant, et s’en va rejoindre l’autre rive.

La forêt se resserre bientôt derrière lui. Un air épais, où s’ac­cu­mulent les ex­ha­lai­sons de mousse, d’humus et de bois, le baigne par les chevilles jusqu’à en­va­hir ses narines. Il savoure la gravité qui enfonce chacun de ses pas dans la terre élastique. Combien de temps va-t-il marcher ainsi, il l’ignore. Il a réservé ses dernières forces pour son dernier voyage.

La lumière change, se fait dorée puis rose ; enfin les ténèbres s’in­si­nuent, d’abord à la surface, en longeant les sentiers ha­sar­deux tracés par les racines et les fougères, avant d’enfler jusqu’à en­glou­tir les sureaux, les ra­mi­fi­ca­tions antiques et basses des vieux chênes et jusqu’aux hêtres qui dominent la ca­no­pée.

L’effort cuit ses muscles ; il n’est pas une ar­ti­cu­la­tion, pas un car­ti­lage qui ne crachote sa peine ; il marche obs­ti­né­ment dans la totale obs­cu­rité. Il lève à l’oc­ca­sion les yeux pour ob­ser­ver le ciel et les abreuver de la pâleur qui se glisse entre les branches ; parfois une étincelle lointaine surgit dans l’espace.

Parvenu au beau milieu d’une clairière ta­pis­sée d’herbes moelleuses et de fleurs recluses pour la nuit, il s’effondre face la première, un vague sourire aux lèvres, les bras en croix pour em­bras­ser de toute leur étendue la planète qui le soutient.

L’as­sem­blée s’est dis­per­sée depuis longtemps, chacun a emporté son lot d’amertume et celle-ci s’épuisera len­te­ment dans le passage du temps.

Quelques semaines après, un hur­le­ment horrible re­ten­tit à l’orée de la forêt, « C’était pas l’heure ! C’était pas l’heure ! C’était pas… ! » Toute affaire cessante, les bêtes ef­fa­rées convergent vers cette voix erraillée, qui lance un cri d’une puissance pro­di­gieuse avant de s’étrangler dans un gargouillis. Elles voient dé­bou­ler une pauvre chose, couverte de haillons et de terre, le visage et les mains souillés.

« C’était pas l’heure, souffle le vieux sage, l’air hal­lu­ciné ; et j’ai perdu mon chemin. »