Contes Chevêches

Avez-vous vu le grand Padou ?

15 juin 2015
RIDINGER Johann Elias (1698-1767), A group of four ferrets (viverra) near a tree trunk [Un groupe de quatre civettes près d’un tronc d’arbre], date in­con­nue, gravure, 34,7 × 42,5 cm, Londres, Wellcome Collection

Un brouhaha s’élève du cœur de la forêt. Une nuée d’oiseaux s’échappe brus­que­ment au-dessus de la ca­no­pée en piaillant son aga­ce­ment. La cime des plus hauts arbres oscille fran­che­ment tandis que le cra­que­ment du bois re­ten­tit jusque dans les tanières.

Les yeux écarquillés, sou­pi­rant de las­si­tude, de nombreuses bêtes choisissent de se mettre à l’abri : c’est le Grand Padou qui arrache même les troncs les plus massifs sur son passage.

Une tête gi­gan­tesque émerge soudain au-dessus de la forêt : une tête al­lon­gée comme celle d’une girafe, re­cou­verte d’une grosse fourrure jaune et soyeuse, avec deux larges cornes couleur acajou. Deux bons gros yeux à demi-clos contemplent le vide tandis qu’une mâchoire co­los­sale s’applique à broyer un tronc épais comme cinq sangliers.

« Matuzélèze ! »

La voix a tonné depuis le ras du sol.

« Attention avec ces troncs, in­ter­dic­tion de dé­vo­rer ceux qui sont ha­bi­tés ! »

C’est le Grand Padou qui rappelle sa monture à l’ordre.

L’énorme tron­ci­vore in­ter­rompt sa mas­ti­ca­tion. Après de longues minutes de réflexion, il secoue avec une violence inouïe le tronc à moitié broyé enfoncé dans sa gueule. Des écureuils, des chouettes, divers petits rongeurs, des oiseaux ter­ri­fiés se retrouvent alors pro­je­tés dans les airs, en tout sens et à une vitesse ful­gu­rante.

« Voilà, tout doux. »

Le Grand Padou, flatte sa monture en guise de ré­com­pense. Celle-ci reprend pai­si­ble­ment son repas, ras­sé­ré­née et sa­tis­faite.

Qui pourrait ne pas voir Matuzélèze, le très loyal destrier du Grand Padou ?