Contes Chevêches

L’Astronome

5 janvier 2021
Artiste inconnu, 1904, Les Phases suc­ces­sives de Vénus, dans Astronomy for amateurs,tra­duc­tion en anglais par France A. Welby de L’as­tro­no­mie pour les amateurs de Camille Flammarion, éd. D. Appleton and Company, New York, Library of Congress

J’ouvris un œil et vis, par le creux taillé dans l’écorce et qui mé­na­geait une entrée à ma cache perchée, le ciel somptueux d’un cosmos étranger. J’avais cru m’éveiller en pleine nuit mais tout était plongé dans une lumière radieuse et brûlante. Je contemplais le monde dans toute sa grandeur, mais c’était un tout autre monde.

Une nappe d’écume éblouissante trônait dans le ciel. Je vis comme un soleil bouillonner au fond d’un océan. Tour à tour déployé, reclus, enflé, replié, dilaté, il était en­vi­ronné de coraux né­bu­leux dont les contorsions at­ten­tistes ré­pli­quaient avec inertie ses reflux pro­mé­théens.

La nappe s’éteignit et bientôt surgirent de larges brasiers, des sphères in­can­des­centes, mille soleils ardents. Il y avait là une mul­ti­tude d’enfers plus terribles et plus cuisants qu’aucune es­cha­to­lo­gie n’en a jamais fait le récit.

Et les enfers s’éteignirent à leur tour. Le ciel était vaste et noir comme une caverne. Ça et là, in­crus­trées pro­fon­dé­ment dans ses parois, des gemmes s’al­lu­mèrent. Leur étrange spectacle me laissa in­ter­dite. À leur clarté violette et spectrale, je connus tout, mais rien n’était dicible. J’eus des larmes de joie, puis de douleur.

Le tableau changea encore et je vis une fumée im­mo­bile, traçant dans le ciel un sillon que l’on dit lacté mais qui m’ap­pa­rut comme un éther : je voyais sur sa tranche notre galaxie tout entière. Des points lu­mi­neux m’ap­pa­rurent ensuite, d’abord si épars qu’il me parut facile de les compter. Mais à mesure que mon regard s’ha­bi­tuait, et comme si c’était lui qui les faisait naître, les points se faisaient plus nombreux, indéfi­niment, et sitôt que j’eus posé les yeux ailleurs, peu importe la région du ciel, ils devinrent in­nom­brables : je voyais toutes les étoiles de ce pan d’univers. Certaines brillaient d’une couleur chaude et d’autres d’une couleur froide. Certaines étaient fixes : des planètes au voi­si­nage de la nôtre.

Tout dis­pa­rut. Après quoi des formes tournoyèrent, se gonflèrent, s’agrégèrent et se dé­li­tèrent conti­nuel­le­ment. J’as­sis­tais à la for­ma­tion des corps du ciel et leur mul­ti­tude me fit perdre la tête. C’était un pou­droie­ment in­ces­sant, il n’y eut jamais autant d’astres là-haut que cette neige étin­ce­lante flottant par-delà toutes les sphères.

Et soudain le fir­ma­ment s’embrasa. Je ne vis plus qu’une lumière éblouissante dans toutes les di­rec­tions, un mur in­can­des­cent où tout allait se brûler. Je crus voir à travers le temps et tenir dans mes rétines éblouies l’étincelle va­gis­sante. Et le flash s’estompa, l’éclat se ternit, je tremblais.

Alors, au fond de mes prunelles noires évoluèrent des galaxies entières, jetant leurs lents fi­la­ments d’un bout à l’autre du cosmos, étirant leurs in­fi­nies colonnes, laissant traîner derrière elles leurs bras scintillants.

Je voyais la vérité de l’univers, oh, mieux encore, l’univers nu, une déesse ré­vé­lée ! Et je devais répondre à son appel, me ruer dehors et la suivre dans sa tra­jec­toire folle, car il en allait de ma vie ou de ma mort.

Je voulus quitter ma cache, je m’agitai un peu. Mes paupières, que j’avais cru ouvertes, peinent à se sou­le­ver. Un bruit assour­dissant, dont j’aurais juré l’absence un instant plus tôt, heurte mes tympans.

Dehors tout est noir et la pluie fracas­sante arrête le monde à un mètre de mes yeux.