Contes Chevêches

La Colonne ardente

30 mai 2019
DORÉ Gustave (1832-1883), des­si­na­teur, et PIERDON François (1821-1904), graveur, Chaque soir nous al­lu­mions un grand feu, et nous bâ­tis­sions la hutte du voyage, illus­tra­tion pour Atala, CHATEAUBRIAND (de) François-René, 1863, Paris, Hachette, Bibliothèque na­tio­nale de France

Immense, co­los­sale, jaillissant à gros bouillons opaques et épais, une colonne de fumée noire s’élève dans le ciel, si dense qu’elle paraît le sou­te­nir. En plein milieu de la forêt, le plus beau, le plus grand, le plus large des arbres s’est embrasé comme une torche. À travers les degrés et les cendres, on voit trembler son squelette noire au milieu des flammes.

Des dizaines de bêtes s’amassent, venant de toute part, formant un anneau qui grossit de minute en minute autour du brasier. La tem­pé­ra­ture s’élève et leurs visages suent, sans qu’ils parviennent à dé­tour­ner le regard. Dans leurs yeux hé­bé­tés vi­re­voltent des copeaux, vi­brio­nant comme des lucioles. C’est la fin d’après-midi mais tout paraît plongé dans une nuit dont chacun se demande combien de temps elle durera.

Des débris in­can­des­cents s’élèvent avant de re­tom­ber en pluie molle, me­na­çant les en­vi­rons à leur tour. On s’en inquiète mais il ap­pa­raît très vite que le feu ne se propage pas. Il concentre toute son in­ten­sité sur un seul arbre, comme s’il n’avait d’ap­pé­tit que pour lui.

C’est un vieux bois qui brûle, un vieux bois de mille ans qui éclate et crépite. On se demande qui, dans l’as­sem­blée, l’a vu sortir de terre mais il n’y que des témoins de la ruine — on se demande même quelle magie fait pousser de tels arbres et quelle magie les préserve si longtemps, mais le mystère d’une telle ger­mi­na­tion se perd dans la nuit des temps et sous une pluie de poussières.

Le jour tombe et le colosse s’envole à grands lambeaux noirs. L’anneau formé par les bêtes se resserre autour du foyer qui palpite et rougeoie. Des cernes se creusent sur leur visage.

Le jour suivant se lève. Les vestiges scintillent d’une poudre qui ressemble à du pollen ; c’est de la cendre.