Contes Chevêches

La Compta­bilité

16 juillet 2017
DÜRER Albert (1471-1528), Saint Jérôme dans son étude, 1514, gravure au burin, 247 × 188 mm, Dresde, Kupferstich-Kabinett

Naturellement, un peu plus loin, quelques pré­da­teurs somnolent à l’ombre en at­ten­dant tran­quille­ment que le temps s’écoule. Fatigués et pa­res­seux, ils ont l’esprit va­ga­bond mais n’oublient jamais l’es­sen­tiel : la comp­ta­bi­lité.

Une vie de pré­da­tion, contrai­re­ment aux idées reçues, requiert une pla­ni­fi­ca­tion mi­nu­tieuse de ses journées. Il faut porter une at­ten­tion constante à ses repas, qu’ils soient prêts à consommer ou qu’ils courent à travers bois. Pour cela, les ours, renards, martres, hermines ou couleuvres tiennent une comp­ta­bi­lité ri­gou­reuse.

D’un œil exercé, ils soupèsent les her­bi­vores, jaugent leur poids, tâtent leurs jarrets, palpent leurs flancs, évaluent leur nombre, veillent à leur en­grais­se­ment. Ils inspectent à in­ter­valles ré­gu­liers la qualité des graines, plantes et racines qui abondent dans la forêt, s’in­té­ressent au co­ef­fi­cient de ju­to­sité des chairs, à la croustillance des os, à la rondeur et la longueur du sang contre le palais.

Sans omettre le persillé. Rien n’est plus im­por­tant que le persillé.

Fort de ce savant examen, chacun sait pré­ci­sé­ment quand un mar­cas­sin sera bon à croquer, quand une biche aura atteint la ma­tu­rité adéquate pour aller tiédir son museau dans le sang de son ab­do­men éventré, ou quand une com­pa­gnie de ca­ne­tons sera bonne à dé­vo­rer. Chacun sait aussi combien il peut en consommer sans risquer l’in­di­ges­tion ni l’ex­ter­mi­na­tion. Un tel système ga­ran­tit aux pré­da­teurs une bonne gestion du garde-manger ainsi qu’une nour­ri­ture de qualité.

Il permet aux proies d’an­ti­ci­per le moment où elles seront mangées, et di­mi­nue d’autant leur anxiété.

Elles sont paisibles, nulle plainte n’atteste du contraire.