Contes Chevêches

La Cueillette

11 juin 2017
CALLOT Jacques (1592-1635), La Tentation de Saint-Antoine, 1634, gravure à l’eau forte, 46 × 36 cm, Paris, Bibliothèque na­tio­nale de France, Gallica

Parmi les évé­ne­ments les plus si­gni­fi­ca­tifs de la forêt, la saison de la cueillette est celui qui, le mieux, révèle cruel­le­ment l’ab­so­lue fé­ro­cité des bêtes.

Au lever du jour, des dizaines de poules, hé­ris­sons, re­nar­deaux, castors, vautours, marmottes, ra­gon­dins ainsi que des ours et oc­ca­sion­nel­le­ment des émeus, cro­co­diles, lions ru­gis­sant ou encore grands requins blancs ayant pris sur eux de fouler la terre ferme pour l’oc­ca­sion, se ruent dans les bosquets à la recherche de framboises, myrtilles, mûres, groseilles et autres fraises des bois.

C’est un désordre, un chaos, un tohu-bohu, un branle-bas, une Bérézina, un tumulte, un chahut, un re-désordre, un barouf in­des­crip­tible. On se bouscule sans mé­na­ge­ment, plusieurs loups se retrouvent pro­je­tés dans les ronces cul par-dessus tête, per­cu­tés par un chevreuil qui s’est pré­ci­pité sur un arbuste emperlé de baies luisantes comme des bijoux.

Un ours à la fourrure rouge, collante, ma­cu­lée de jus sanglant, nie fa­rou­che­ment avoir trouvé un coin à framboises, il s’in­ter­pose de tout son corps, agite les bras, repousse de ses pattes, hurle à la mort, jure par tous les saints, se lamente mais finit par s’ef­fon­drer, bousculé sur le côté par la ruade d’un ré­gi­ment de blaireaux et d’écureuils qui le pressent ; au sol, il gémit et pleure de toute son âme le coin à framboises perdu.

Plus loin un couple de sangliers s’échine dans une lutte brutale. Multipliant les assauts, ils s’écorchent vif de leurs défenses en­ju­tées (mûre et cassis). Un mar­cas­sin s’approche dou­ce­ment, à la faveur du fracas du combat qui fait rage. Écrasé au ras du sol, il progresse petit à petit en di­rec­tion du mûrier devant lequel s’étripent ses parents. Il n’est plus qu’à quelques cen­ti­mètres des fruits brillants, ma­gni­fiques gerbes noires, joyaux d’obs­cu­rité aux in­nom­brables bour­sou­flures. Son reflet lui ap­pa­raît dans la quantité de ren­fle­ments des fruits qu’il sent déjà s’écraser contre son palais en li­bé­rant leur suc, leur hy­dro­mel, leur effluve sucrée…

Un violent coup de défense l’envoie soudain à près d’une demi-douzaine de mètres de hauteur. C’est le père, fou de fureur en aper­ce­vant tout à coup l’in­si­dieux mou­ve­ment dans son champs de vision, qui a chargé le mar­cas­sin. Ce dernier décrit une élégante courbe en ap­pro­chant la ca­no­pée, sta­bi­lisé grâce à un tour­noie­ment rapide, avant de re­tom­ber dans la gueule grande ouverte d’un cro­co­dile, stra­té­gi­que­ment situé sous un bosquet de myrtille et occupé à en secouer vi­gou­reu­se­ment les branches pour recueillir les fruits di­rec­te­ment dans le fond du gosier. Le reptile, surpris et écoeuré au beau milieu de son festin, ré­gur­gite aus­si­tôt le re­je­ton.

Partout, de très nombreux animaux gisent dans des mares de jus rouge et brun. À certains endroits elles forment de petits étangs et même un réseau complexe de lacs avec nappe phréatique et dans lesquels évoluent bientôt divers poissons, dont plusieurs bancs de saumons d’un rose très vif.

Profitant de l’immense confusion, des arbustes se dé­ra­cinent et fuient en trot­ti­nant vers les pro­fon­deurs de la forêt, sla­lo­mant agi­le­ment entre les troncs, en­jam­bant à l’oc­ca­sion un cerf ou un lynx affalé avec le ventre dou­lou­reux de s’être trop gavé.

Le carnage marque du­ra­ble­ment les bois et les bêtes. Il faudra de longues semaines pour soigner les corps, panser les plaies et apaiser les esprits.

Dans le lointain, le cra­que­ment d’un os de faon sous la dent d’un ours gourmand atteste du retour à l’ordre des choses, cher aux peuples de la forêt, sou­la­gés.