Contes Chevêches

Le Faon

28 juin 2014
HOWITT (William) Samuel (1756-1822), A red deer hind running with her fawn [Une biche cerf élaphe court avec son faon], 1799, gravure, 14,3 × 18,2 cm, Londres, Wellcome Collection, Wikimedia Commons

Quand la pluie se met à tomber, la forêt change bru­ta­le­ment d’aspect. Ses bruits, ses odeurs, ses couleurs changent ; elle en devient mé­con­nais­sable. Ses ha­bi­tants trouvent refuge dans les terriers qui ne sont pas inondées, à l’aplomb d’un rocher qui affleure à la surface ou sous de grosses feuilles souples.

L’eau réveille la terre, qui dégage un parfum de fumée et de mousse. La mousse se répand partout sur les troncs abattus et se teinte d’un vert éclatant. L’éclat des choses est diffus, la pluie dépose un voile luisant qui estompe les contours et ravive la lumière. Mais la lumière, très vite, faiblit.

Il fait bientôt sombre sous l’épaisse ca­no­pée et l’averse crépite. Où que porte le regard la forêt est un monde dé­peu­plé. La terre dé­trem­pée découpe de nouveaux sentiers et rompt les anciens. Des racines cen­te­naires sont mises à nu par endroit tandis qu’ailleurs des pousses fragiles, à peine assez vi­gou­reuse pour ré­sis­ter au vent, sont ens­se­ve­lies sous la boue.

Les chouettes contemplent le monde qui peu à peu se re­des­sine depuis leur antre sèche, à l’abri d’un mur d’écorce. L’air fraîchit ra­pi­de­ment, mes congénères frissonnent.

On discerne un faon em­pê­tré dans la boue près d’un petit cours d’eau qui enfle peu à peu. Il lutte contre la fatigue, il a perdu sa harde, il ne voit plus sa mère, il commence de toute évidence à craindre pour sa vie. Ses jambes s’enfoncent jusqu’à moitié et ses yeux af­fo­lés scrutent en vain les alentours. L’averse lui cache tout au-delà de vingt mètre et son odorat embrouillé ne lui est d’aucun secours.

Progressivement il s’enfonce. La rivière grossit et ne lui laisse aucun espoir de se dé­ga­ger. La boue est si visqueuse qu’elle le retient, le tire, l’en­glou­tit. C’est la gueule molle d’un monstre placide et in­do­lent qui le dévore len­te­ment.

Il maintient la tête hors du courant : il lui faut de l’air. Mais l’eau poursuit son as­cen­sion et monte encore. Le faon croit travailler à son échap­pa­toire en remuant les jambes, alors qu’il remue au contraire le limon sous ses pieds et concourt à creuser son tombeau dans la vase du cours d’eau.

Soudain, à vingt mètre de là surgit comme une furie d’entre les troncs ruis­se­lant une biche aux yeux écarquillés. La pluie lui dis­si­mule toutes les formes et tous les sons. La biche af­fo­lée n’entend rien d’autre que le fracas de l’eau, elle ne voit pas plus loin qu’au-delà de son museau, les odeurs diluées ne lui évoquent plus rien.

Mais elle se pré­ci­pite aux abords de la rivière de­ve­nue torrent et elle enfonce pru­dem­ment ses longues jambes dans l’eau et la vase. Elle tend le cou si fort qu’elle risque de s’en briser les vertèbres, puis elle ouvre grand la gueule.

Et se saisit de son faon du bout des mâchoires et contracte ses muscles jusqu’à la souffrance, puis elle tire avec fureur. Ses jambes ne cè­de­ront pas un pouce à la boue mor­ti­fère. Elle roule des yeux fous de tous côtés mais recule vers la berge.

Elle subira toutes les douleurs du monde plutôt que de des­ser­rer son étreinte.

Ses efforts paient : le faon remonte, mil­li­mètre par mil­li­mètre, puis cen­ti­mètre par cen­ti­mètre. Elle parvient à le hisser sur la berge où la terre est si molle et si meuble qu’elle menace de les re­je­ter tous les deux dans le cours d’eau.

Le faon se relève, en quelques secondes la pluie lave la boue de sa fourrure. Il n’a pas le temps de reprendre ses esprits mais il suit aveu­glé­ment sa mère. À bout de souffle, tous deux s’engouffrent sous les troncs.

Au loin, une harde pousse un cri de douleur.

Puis, quelques secondes plus tard, fait entendre son sou­la­ge­ment.