Contes Chevêches

Le Paon-du-jour

24 janvier 2019
DORÉ Gustave (1832-1883), Le Paon se plaignant à Junon, gravure, illus­tra­tion pour Fables, Jean de La Fontaine (1621-1695), Paris, L. Hachette, 1868, Gallica

Une foudre jaillit entre les arbres. On ne décèle son éclat irisé qu’à la faveur d’un rayon de soleil, qui la frappe en plein cœur quand elle surgit d’un pan d’ombre pour s’évanouir dans le suivant. Elle file entre les troncs serrés, contourne les fourrés, survole les racines et les rochers avec autant d’aisance qu’au beau milieu du vide ; rien ne freine sa course. C’est un paon lancé à pleine vitesse.

Ventre à terre, l’aigrette repliée en arrière, les ailes plaquées contre le corps et la queue flottant comme une houp­pe­lande, il est à la poursuite d’un papillon. Il court sans relâche et sans se soucier de la distance par­cou­rue : voilà des années qu’il le traque en vain. Dans sa folle poursuite il pense au jour où il a aperçu le papillon pour la première fois. Il en a gardé un sou­ve­nir intact et le revoit encore avec une pré­ci­sion parfaite.

ll se désaltère seul au bord d’un petit étang qui occupe le centre d’une clairière. Le ciel s’y ré­flé­chit par­fai­te­ment, un nuage in­do­lent et so­li­taire y passe dou­ce­ment. Il ouvre les yeux, contemple un moment son reflet, et aperçoit tout à coup à la surface de l’eau une lumière étin­ce­lante. C’est une créature par­cou­rue d’éclairs indigo, saphir, turquoise, qui a deux vastes ailes ornées d’ocelles, c’est un papillon et il n’en a jamais vu de semblable. Il reste in­ter­dit, ob­nu­bilé par son reflet gracieux qui évolue dans un mi­nus­cule ou­ra­gan de lumières et de couleurs. N’y tenant plus, il relève la tête pour ob­ser­ver di­rec­te­ment la pro­di­gieuse créature ; elle a disparu. Elle s’est évanouie comme une ap­pa­ri­tion mi­ra­cu­leuse. Depuis ce jour il ne s’écoule pas une journée, pas une heure, sans qu’il repense au papillon qu’il s’est juré de re­trou­ver. Il ne s’est pas non plus écoulée une journée, ni une heure, sans qu’on se moque de lui : c’était un mirage et il n’a vu dans l’eau que le reflet d’une plume de sa queue, pense-t-on.

Et voilà qu’aujourd’hui, som­no­lant près d’un rocher auquel manque un éclat, remplacé par une surface lisse et brillante comme un miroir, il a ouvert un œil et vu les éclairs indigo, saphir, turquoise. Alors ventre à terre, l’aigrette repliée en arrière, les ailes plaquées contre le corps et la queue flottant comme une houp­pe­lande, il s’est lancé à la poursuite d’un papillon, sous les en­cou­ra­ge­ments moqueurs et les rires des autres animaux de la forêt. À son passage on lui lance : « Ha ! Le paon qui court encore après sa queue ! »

Il s’est laissé distraire par ses pensées. Il ouvre grand les yeux et se concentre mais il est au beau milieu de la forêt et le papillon n’est plus là. Il s’arrête, regarde autour de lui et comprend que c’est peine perdue. Il fait pi­teu­se­ment demi-tour. En chemin, l’idée l’effleure : peut-être en effet n’a-t-il jamais vu qu’un mirage ou le reflet d’une plume de sa queue.

Quelque part au fin fond des bois vi­re­volte pourtant un somptueux paon-du-jour qui a deux vastes ailes ornées d’ocelles.