Contes Chevêches

Le Sanglier

26 juin 2014
HEATH James (1757-1834), Wild Boar [Sanglier], gravure, illus­tra­tion pour General Zoology or Systematic Natural History [Zoologie gé­né­rale ou Histoire na­tu­relle mé­tho­dique], George Kearsley Shaw, 1801, Toronto, Université de Toronto - Gerstein Science Information Centre

Au plus sombre des bois se trouve l’antre d’un sanglier. Il maugréé tout le jour dans sa cahute de branches vertes et de mousse où se mul­ti­plient des cham­pi­gnons et des fougères qui obstruent tous les orifices au point que la lumière peine à passer.

On distingue à peine ses petits yeux brillants au milieu de son pelage serré qu’il en­tre­tient avec soin. Il sort ra­re­ment, boit peu, mange à peine, veille tard le soir, marmonne mais ne parle qua­si­ment pas.

Les sangliers sont so­li­taires mais ce drôle-là plus encore. Tout le monde sait qu’il vit ici mais personne ne l’aperçoit jamais. On ne lui connaît ni mar­cas­sin ni laie, et on l’imagine un peu sot.

Un jour qu’un jeune daim s’aventure dans les parages, l’ombre du sanglier se profile à l’in­té­rieur de sa cahute. Tandis que les branches remuent, on devine un groin pro­émi­nent, une silhouette massive et inquiète, deux yeux mi­nus­cules qui scrutent le fringant animal dont les bois sont encore tendres. Le sanglier crache :

« Ouste !

D’une voix douce le daim répond :

— Je suis égaré.

— Et après ! Du balai, c’est chez moi ici !

Le daim s’approche avec prudence et lance, amusé :

— Vous avez le ca­rac­tère qui sied à votre espèce.

Le sanglier, éberlué, a les yeux écarquillés et la bouche en­trou­verte. Il bégaie une vague ré­pri­mande mais se trouve dé­con­te­nancé. Tant bien que mal il bafouille :

— Bon, bon, vous êtes égaré, d’accord ! La clairière c’est par là !

Il tend va­gue­ment son sabot vers les fourrés ; la vé­gé­ta­tion est si opaque qu’on ne distingue rien au travers qu’une masse noire percée çà est là de rayons de lumière qui peinent à éclairer les en­vi­rons.

— Merci sanglier ! Mais ça n’est pas là que je vais. Je cherche le fin fond de la forêt. On dit qu’il y vit un grand quelqu’un, qui connaît tout de la forêt et de son peuple, tout de son histoire, qui peut voir son avenir. Sais-tu quelque chose à son sujet ?

— Rien. Absolument rien. Passez votre chemin.

Un bref instant les petits yeux noirs se sont plissés. Tandis que le daim s’éloigne, le sanglier se tient si­len­cieux. Il bougonne :

— Grand quelqu’un, grand quelqu’un… »

Au plus sombre des bois, de beaux et grands arbres entourent sa cahute.