Contes Chevêches

Le Solstice

20 juillet 2018
SADELER Egidius, dit le Jeune (vers 1570-1629), graveur, d’après SAVERY Roelandt (1576-1639), des­si­na­teur, Rabbit Hunting, from set of Six Landscapes [Chasse au lapin, tiré d’un ensemble de six paysages], entre 1610 et 1613, gravure, 217 × 282 mm, San Francisco, Fine Arts Museums

Une foule variée se masse au bord d’un étang. Le soleil se profile entre les branches et diffuse une lumière humide. Le ciel pâlit et bleuit. C’est le solstice d’été, il est très tôt le matin, de nombreuses bêtes sont venues cé­lé­brer la saison des fruits et de la chaleur.

De seconde en seconde, la masse brûlante s’élève comme un pro­jec­teur émer­ge­rait derrière les rideaux d’une scène. L’ex­ci­ta­tion gagne les castors, les faons, les faisans, les re­nar­deaux. Une rumeur parcourt l’as­sem­blée, les chu­cho­te­ments s’in­ten­si­fient, ac­com­pa­gnés d’éclats de rire. Chacun joue des coudes pour ap­pro­cher un peu plus près du rivage et mieux voir encore le spectacle dont la promesse devient in­sou­te­nable.

L’im­pa­tience est telle qu’on commence à se marcher dessus, on tire un peu de duvet ou quelques poils sans y prendre garde et sans penser à mal. Quelques-uns râlent un peu et soufflent : « Calmez-vous, calmez-vous ! » sans trop y croire et en gardant un œil sur les troncs et les branches qui rougeoient.

En une fraction de seconde, le soleil est là, puissant, rond, blanc au milieu du ciel. C’est alors un jeu de lumière ex­tra­or­di­naire. Il se reflète dans l’étang qui projette à son tour des milliers d’échardes co­lo­rées sur la vé­gé­ta­tion alentours et les animaux ras­sem­blés. Les berges se couvrent d’une mosaïque brillante et diaprée, qui se meut en même temps que l’eau ondoie. Les troncs sont frappés d’une couronne dorée qui se reflètent dans les pupilles, ébahies et di­la­tées. Dans l’eau scintillent les dernières fleurs et les premiers fruits. Leurs nuances vives se heurtent, éclatent, fusent d’un remous à l’autre et dispersent des couleurs que les bêtes n’ont encore jamais vues. Les feuillages se frangent de guirlandes qui font ployer les bras tendus des figuiers, des ce­ri­siers et des pêchers. Dans l’ombre secrète des fram­boi­siers, des fraisiers, des groseilliers, se mettent à briller des fruits charnus et roses.

Désemparée et fas­ci­née, la foule ag­glu­ti­née se presse encore, exulte, pousse de petits cris émerveillés. On prend appui sur le voisin pour s’élever et mieux voir, on pousse sans mé­na­ge­ment la tête ou la patte qui gêne, on veut ju­bi­ler sans contrainte devant tant de beauté.

Plus loin, derrière un arbuste dense, hérissé d’épines, un gros renard perché sur un rocher à la lisière de la forêt observe en silence. Depuis son pro­mon­toire il ne manque rien du spectacle, mais la foule agitée devient bruyante. Les animaux se montent les uns sur les autres, forment de petites collines qui finissent in­va­ria­ble­ment par s’écrouler, tandis que l’animal au sommet a pu contempler le solstice comme s’il était seul et do­mi­nait tous les autres, pendant une ou deux secondes. Le renard a une moue écœurée. Le lever du soleil lui est gâché par cette masse tu­mul­tueuse. Il fait un signe de tête en di­rec­tion d’une silhouette noire qui se tient un peu en retrait et grogne. C’est un ours, encore très jeune, mais qui n’est déjà plus un ourson.

Comme s’il avait rongé son frein et attendu ce signe, il s’élance en di­rec­tion de l’étang et fonce dans la foule en poussant des gro­gne­ments féroces. Il bouscule au hasard, fait claquer ses canines et rugit dans la confusion qu’il entraîne. On ne sait pas ce qu’il se passe mais les bêtes s’émeuvent et dans un mou­ve­ment de panique elles se rentrent dedans, af­fo­lées, se piétinent sans se voir et fuient, désertent les lieux en quelques secondes. L’ours salive de plaisir en voyant la terreur clair­se­mer en quelques instants les abords de l’étang. L’in­quié­tude enfle parmi les animaux. Qui a gâché leur fête ? Qui les frappés, les a ter­ri­fiés, qui s’est joué d’eux ?

L’ours ricane et revient vers le renard d’un pas lourd. Quand il arrive près du rocher, quelques putois qui fuient encore entre les troncs lui lancent un dernier regard.

Alors, sans aver­tis­se­ment, le renard taloche l’ours à l’arrière du crâne. Il bascule en avant et s’étale de tout son long dans la poussière, l’air ahuri, com­pre­nant à peine ce qu’il vient de se passer. « Il ne fallait pas me re­trou­ver tout de suite, im­bé­cile. Quelqu’un aurait pu me voir. » L’ours se relève, masse la contusion sous sa fourrure où le gris rosé de sa peau se nuance déjà de bleu. Il a l’air piteux et se re­cro­que­ville pour paraître moins grand que le renard, puis il lâche : « Je ferai plus at­ten­tion la prochaine fois. »

Le renard souffle de mé­con­ten­te­ment.