Contes Chevêches

Les Progé­ni­tures

27 juin 2014
GUÉRARD Henri (1846-1897), Quinze poussins, 1891, gravure sur bois co­lo­riée, 213 × 275 mm, Paris, Bibliothèque Nationale de France

Ils ont bravé l’hiver avec son manteau de ténèbres blanches, sa faim et ses nuits in­ter­mi­nables. Certains ont tenu bon, les uns dans leur grotte, les autres dans leur nid, mais c’est tout un cortège de morts qui y ont laissé leur tête. Le printemps, lui, a ravivé assez de forces en eux pour qu’ils combattent et méritent le droit de se re­pro­duire. Tous les peuples des bois ont passé des mois d’angoisse et de peur. Mais c’est main­te­nant le pire : les re­je­tons viennent au monde.

Ils font un vacarme as­sour­dis­sant, piaillent dans les nichées et rampent dans les terriers en poussant des va­gis­se­ments qué­man­deurs. Pour les oiseaux il leur faut apprendre à voler : ima­gi­nez des centaines de larves flanquées de trois plumes grotesques qui tombent de toutes les branches, in­fou­tues de vo­le­ter cor­rec­te­ment.

En bas, des renards salivent devant ce pain qui tombe du ciel mais im­pos­sible d’y goûter ! Là-aussi les petits prétendent marcher et il faut bien veiller sur eux, sans quoi cette stupide des­cen­dance meurt foudroyée d’une chute de quarante cen­ti­mètres ou se jette dans un ravin pour at­tra­per un papillon.

Dans un coin agité de la forêt, une blairelle geint devant un mon­ti­cule d’oisillons qui se débat devant son terrier : leurs parents les poussent à s’en­vo­ler mais il s’écrasent la­men­ta­ble­ment, puis chougnent parce qu’ils trouvent voler trop dif­fi­cile, et plaident pour rester plus longtemps au nid.

D’un coup de balai elle pousse sur le côté les oisillons qui rouspètent et elle maugrée :

« Et voilà, j’en balaie tous les matins, fichus vo­la­tiles. »

Elle s’éponge le front et s’assied une seconde, mais déjà elle est frappée d’effroi : l’un de ses blai­reau­tins, fasciné sans doute par la couleur d’un brin d’herbe, s’apprête à se jeter dans un bosquet de ronces.

« Arustinold ! Crétin ! »

Elle accourt et se saisit du crétin dans sa gueule, en secouant la tête de ré­si­gna­tion.

« Cons de gosses mais c’est pas vrai. Il n’y aura plus un blaireau vivant dans une gé­né­ra­tion avec des at­tar­dés pareils. »

Le petit Arustinold se contente de baver.

Et tous, petits et grands, à plumes, à poils ou à vapeur, se prennent soudain à es­pé­rer l’hiver et ses remparts de silence.