Contes Chevêches

Avant l’heure

Odilon REDON (1840-1916), L’aile im­puis­sante n’éleva point la bête en ces noirs espaces, 1883, li­tho­gra­phie, 29,5 × 22 cm, Paris, Bibliothèque Nationale de France

Les bêtes font cercle autour d’une humble créature, qui a l’échine courbée, de vieux reins enfoncés et les paupières tombantes. D’une voix tremblotante elle annonce : « Voilà ma fin qui vient. »

L’assemblée, que les larmes étranglent, rend hommage à la grandeur et la droiture dans ce corps ratatiné par la pesanteur des années. « Notre maître à tous ! Que deviendrons-nous ! Nous qui vous devons tant ! » Et chacun y va de son anecdote : c’est le vieux sage qui a appris à mes petits à parler ; qui leur a montré quelles plantes se mangent et lesquelles s’admirent sans se toucher ; lui qui m’a réconfortée ; lui qui m’a guidé ; c’est lui qui, un jour que mon terrier s’était écroulé, arracha la première motte de terre ; c’est lui qui soutint mes parents dans la difficulté, et leurs parents avant eux.

Sa présence était l’éternel refuge. La douleur, le chagrin, la solitude, les remords venaient toquer à sa porte pour y trouver la bonté, la chaleur, l’amitié, le pardon.

Que de malheur, que de malheur dans cette assemblée ! Mais le vieux sage, avec un peu de rudesse, aime mieux couper court aux adieux.

« Mon âme demeure auprès de vous, dit-il, et le secours que je vous apportais, c’est maintenant votre piété pour elle qui vous l’apportera. »

L’assemblée humide et gémissante est secouée de sanglots, le vieux sage lève les bras, la houle enfle un instant et un passage s’ouvre pour lui, il s’avance alors entre les yeux écumant et les nez trompettant, et s’en va rejoindre l’autre rive.

La forêt se resserre bientôt derrière lui. Un air épais, où s’accumulent les exhalaisons de mousse, d’humus et de bois, le baigne par les chevilles jusqu’à envahir ses narines. Il savoure la gravité qui enfonce chacun de ses pas dans la terre élastique. Combien de temps va-t-il marcher ainsi, il l’ignore. Il a réservé ses dernières forces pour son dernier voyage.

La lumière change, se fait dorée puis rose ; enfin les ténèbres s’insinuent, d’abord à la surface, en longeant les sentiers hasardeux tracés par les racines et les fougères, avant d’enfler jusqu’à engloutir les sureaux, les ramifications antiques et basses des vieux chênes et jusqu’aux hêtres qui dominent la canopée.

L’effort cuit ses muscles ; il n’est pas une articulation, pas un cartilage qui ne crachote sa peine ; il marche obstinément dans la totale obscurité. Il lève à l’occasion les yeux pour observer le ciel et les abreuver de la pâleur qui se glisse entre les branches ; parfois une étincelle lointaine surgit dans l’espace.

Parvenu au beau milieu d’une clairière tapissée d’herbes moelleuses et de fleurs recluses pour la nuit, il s’effondre face la première, un vague sourire aux lèvres, les bras en croix pour embrasser de toute leur étendue la planète qui le soutient.

L’assemblée s’est dispersée depuis longtemps, chacun a emporté son lot d’amertume et celle-ci s’épuisera lentement dans le passage du temps.

Quelques semaines après, un hurlement horrible retentit à l’orée de la forêt, « C’était pas l’heure ! C’était pas l’heure ! C’était pas…! » Toute affaire cessante, les bêtes effarées convergent vers cette voix erraillée, qui lance un cri d’une puissance prodigieuse avant de s’étrangler dans un gargouillis. Elles voient débouler une pauvre chose, couverte de haillons et de terre, le visage et les mains souillés.

« C’tait pas l’heure, souffle le vieux sage avec un air halluciné, pis j’ai perdu mon chemin. »

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