Contes Chevêches

L’Astronome

Artiste inconnu, 1904, Les Phases suc­ces­sives de Vénus, dans Astronomy for amateurs, tra­duc­tion en anglais par France A. Welby de L’as­tro­no­mie pour les amateurs de Camille Flammarion, éd. D. Appleton and Company, New York, Library of Congress

J’ouvris un œil et vis, par le creux taillé dans l’écorce et qui ménageait une entrée à ma cache perchée, le ciel somptueux d’un cosmos étranger. J’avais cru m’éveiller en pleine nuit mais tout était plongé dans une lumière radieuse et brûlante. Je contemplais le monde dans toute sa grandeur, mais c’était un tout autre monde.

Une nappe d’écume éblouissante trônait dans le ciel. Je vis comme un soleil bouillonner au fond d’un océan. Tour à tour déployé, reclus, enflé, replié, dilaté, il était environné de coraux nébuleux dont les contorsions attentistes répliquaient avec inertie ses reflux prométhéens.

La nappe s’éteignit et bientôt surgirent de larges brasiers, des sphères incandescentes, mille soleils ardents. Il y avait là une multitude d’enfers plus terribles et plus cuisants qu’aucune eschatologie n’en a jamais fait le récit.

Et les enfers s’éteignirent à leur tour. Le ciel était vaste et noir comme une caverne. Ça et là, incrustrées profondément dans ses parois, des gemmes s’allumèrent. Leur étrange spectacle me laissa interdite. À leur clarté violette et spectrale, je connus tout, mais rien n’était dicible. J’eus des larmes de joie, puis de douleur.

Le tableau changea encore et je vis une fumée immobile, traçant dans le ciel un sillon que l’on dit lacté mais qui m’apparut comme un éther : je voyais sur sa tranche notre galaxie tout entière. Des points lumineux m’apparurent ensuite, d’abord si épars qu’il me parut facile de les compter. Mais à mesure que mon regard s’habituait, et comme si c’était lui qui les faisait naître, les points se faisaient plus nombreux, indéfiniment, et sitôt que j’eus posé les yeux ailleurs, peu importe la région du ciel, ils devinrent innombrables : je voyais toutes les étoiles de ce pan d’univers. Certaines brillaient d’une couleur chaude et d’autres d’une couleur froide. Certaines étaient fixes : des planètes au voisinage de la nôtre.

Tout disparut. Après quoi des formes tournoyèrent, se gonflèrent, s’agrégèrent et se délitèrent continuellement. J’assistais à la formation des corps du ciel et leur multitude me fit perdre la tête. C’était un poudroiement incessant, il n’y eut jamais autant d’astres là-haut que cette neige étincelante flottant par-delà toutes les sphères.

Et soudain le firmament s’embrasa. Je ne vis plus qu’une lumière éblouissante dans toutes les directions, un mur incandescent où tout allait se brûler. Je crus voir à travers le temps et tenir dans mes rétines éblouies l’étincelle vagissante. Et le flash s’estompa, l’éclat se ternit, je tremblais.

Alors, au fond de mes prunelles noires évoluèrent des galaxies entières, jetant leurs lents filaments d’un bout à l’autre du cosmos, étirant leurs infinies colonnes, laissant traîner derrière elles leurs bras scintillants.

Je voyais la vérité de l’univers, oh, mieux encore, l’univers nu, une déesse révélée ! Et je devais répondre à son appel, me ruer dehors et la suivre dans sa trajectoire folle, car il en allait de ma vie ou de ma mort.

Je voulus quitter ma cache, je m’agitai un peu. Mes paupières, que j’avais cru ouvertes, peinent à se soulever. Un bruit assourdissant, dont j’aurais juré l’absence un instant plus tôt, heurte mes tympans.

Dehors tout est noir et la pluie fracassante arrête le monde à un mètre de mes yeux.

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